La pathologie des associations

Je suis tombé sur ce texte un peu par hasard, sur FB il y avait juste le premier paragraphe, puis en cherchant j’ai retrouvé l’intégrale du texte »De l’histoire du mouvement psychanalytique » Quand le psychanalyste Sandor Ferenczi°   contemporain de Freud évoque les formes d’organisations possible de l’école de psychanalyse, j’ai l’impression qu’il parle de formes d’organisations possibleS pour les mouvement militants d’aujourd’hui…

J’y vois une explication au fait que par exemple que ceux et celles qui sont passé-e-s par le pc, ne font que reproduire éternellement les mêmes comportements… Ils avaient trouvé une famile… il ne font que chercher à la reconstruire… C’est vrai pour le pc , comme pour d’autres groupes….

Ça me fait gamberger, même si le rapport au père, à la famille melaisse un peu dubitatif quoique.. Mais bon, ça donne un éclairage intéressant… à l’époque de l’Appel des Appels, j’avais imaginé que tous ces psys allaient mettre leurs sciences au profit des mouvements militants… une fois de plus j’en ai rêvé, et personne ne l’a fait 🙂

 

Je connais bien la pathologie des associations et je sais combien souvent dans les groupements politiques, sociaux et scientifiques règnent la mégalomanie puérile, la vanité, le respect des formules creuses, l’obéissance aveugle, l’intérêt personnel, au lieu d’un travail consciencieux consacré au bien commun.

Les associations, dans leur principe comme dans leur structure, conservent certaines caractéristiques de la famille. Il y a le président, le père, dont les déclarations sont indiscutables, l’autorité intangible ; les autres responsables : les frères aînés, qui traitent les cadets avec hauteur et sévérité, entourant le père de flatteries, mais sont tout prêts à l’évincer pour prendre sa place. Quant à la grande masse des membres, dans la mesure où elle ne suit pas aveuglément le chef, elle écoute tantôt tel agitateur, tantôt tel autre, considère le succès des aînés avec haine et jalousie, tente de les supplanter dans les faveurs du père. La vie de groupe fournit le terrain où se décharge l’homosexualité sublimée sous forme de haine et d’adulation. Il semble que l’homme ne peut guère échapper à ses caractéristiques familiales, qu’il est bien « Zoon Politikon », animal en troupeau, dont parlait le sage grec. Aussi loin qu’il s’écarte avec le temps de ses habitudes, de la famille dont il a reçu la vie et son éducation, il finit toujours par rétablir l’ordre ancien : en quelque supérieur, héros ou chef de parti respecté il retrouve un nouveau père ; en ses compagnons de travail, ses frères ; en la femme dont il a la confiance, la mère ; en ses enfants, ses jouets. Ce n’est pas une analogie forcée, c’est la stricte vérité. Une preuve parmi d’autres en est fournie par la régularité avec laquelle même nous, analystes sauvages et inorganisés, condensons dans nos rêves la figure paternelle avec celle de notre chef spirituel. Bien souvent en rêve j’ai, sous une forme plus ou moins déguisée, anéanti et enterré le père spirituel, hautement respecté mais au fond encombrant, du fait même de sa supériorité spirituelle, et qui de surcroît présentait toujours certaines caractéristiques de mon propre père. Nombre de mes collègues ont fait état de rêves semblables.

Il semble donc que nous ferions violence à la nature humaine si, au nom de la liberté, nous voulions à tout prix éviter l’organisation familiale. Car même si nous sommes inorganisés dans la forme, nous n’en constituons pas moins dès à présent une communauté familiale, avec toutes ses passions : amour et haine pour le père, attachement et jalousie entre frères ; aussi serait-il plus juste à mon avis de traduire cet état de fait dans la forme même.

Ce serait plus franc, mais ce serait aussi plus pratique. Car j’ai remarqué que le contrôle de ces affects égoïstes est favorisé par la surveillance mutuelle. Des membres ayant reçu une formation psychanalytique seraient donc les plus à même de fonder une association réunissant les avantages de l’organisation familiale à un maximum de liberté individuelle. Cette association doit être une famille où le père ne détient pas une autorité dogmatique, mais seulement celle que lui confèrent ses capacités et ses actes ; où ses déclarations ne sont pas aveuglément respectées, tels des décrets divins, mais soumis — comme tout le reste — à une critique minutieuse ; où lui-même reçoit la critique sans ridicule susceptibilité et vanité, tel un pater familias, un président d’association de nos jours.

Les frères aînés et cadets groupés en association accepteront sans ombrage ni rancœur puériles d’entendre la vérité en face, aussi amère, aussi décevante soit-elle. Certes, la vérité doit être communiquée sans infliger d’inutiles souffrances : cela va sans dire au stade actuel de la civilisation et au deuxième siècle de l’anesthésie.

Cette association — qui naturellement ne pourrait atteindre ce niveau idéal qu’au bout d’un temps assez long — aurait de fortes chances de réaliser une répartition juste et efficace du travail. Dans cette atmosphère de franchise mutuelle, où les capacités de chacun sont reconnues et la jalousie est éliminée ou dominée, où la susceptibilité des rêveurs n’est pas prise en considération, il sera sans doute exclu que tel membre doué d’un sens aigu du détail mais d’une faculté d’abstraction moindre se lance dans une réforme théorique de la science ; un autre renoncera peut-être à poser ses propres expériences, éventuellement de grande valeur mais tout à fait personnelles, comme fondement de toute la science ; un troisième admettra qu’un ton inutilement passionné dans ses écrits augmentera la résistance sans servir la cause ; un quatrième sera amené par la libre discussion à ne plus rejeter d’emblée tout ce qui est nouveau au nom de son propre savoir, mais de s’accorder le temps de la réflexion avant de prendre position. Dans l’ensemble, ce sont là les différents types que l’on rencontre d’ordinaire dans les associations actuelles, ainsi que parmi nous ; mais dans une association psychanalytique, même si l’on ne peut les éliminer, il serait néanmoins possible de les contrôler efficacement. De même, la phase autoérotique actuelle de la vie d’association serait remplacée par la phase plus évoluée d‘amour objectal, où la satisfaction ne serait plus recherchée par l’excitation des zones érogènes psychiques (vanité, ambition), mais dans les objets mêmes de notre étude.

J’ai la conviction qu’une société de psychanalyse travaillant de la sorte créerait des conditions internes favorables à son activité et serait respectée de l’extérieur. Car la résistance aux théories de Freud est encore forte à tous les niveaux, même si l’affaiblissement progressif de la dénégation paraît certaine. Si nous consentons au travail stérile et déplaisant d’examiner les différentes attaques dirigées contre la psychanalyse, nous constatons que les critiques qui, il y a cinq-six ans, faisaient appel au silence et à la médisance, commencent à considérer que la « catharsis » selon Breuer et Freud est une réalité et une méthode fort ingénieuse ; ils rejettent naturellement tout ce qui a été découvert et écrit depuis l’époque de l’« abréaction ». Certains poussent le courage jusqu’à admettre l’existence de l’inconscient, et son investigation par la méthode analytique, mais c’est évidemment la sexualité qui les arrête ; la bienséance de même qu’une sage prudence les empêchent de nous suivre sur cette voie. Il y en a même qui approuvent les déductions de Jung, mais que le nom de Freud épouvante comme s’il s’agissait du diable en personne ; ils négligent totalement l’absurdité logique du « filius ante patrem » que cette position implique. Certains critiques reconnaissent le rôle exemplaire de la sexualité dans les névroses, mais refusent cependant d’être classés dans l’école de Freud.

 

À partir de l’adresse <http://psycha.ru/fr/ferenczi/1911/histoire_psychanalyse.html>

 

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