Beauté et servitudes du mouvement Black Lives Matter:

« Faire passer les gens du stade du « like » et du « share » sur les réseaux sociaux à celui de l’organisation est un processus long et difficile, », dit la cofondatrice du mouvement Alicia Garza

 

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Alicia Garza: ‘S’il y a des gens qui ne voient pas la contradiction contenue dans l’expression « all lives matter » (« toutes les vies comptent »), … c’est que qu’ils font exprès d’être aveugles, ce sont des trouduc.’ Photo: Kristin Little Photography

Garza est l’une des cofondatrices du mouvement Black Lives Matter : Ce qui n’était qu’un hashtag est devenu une organisation au niveau national et un mouvement global pour les droits humains. Quand votre objectif est de mettre fin à la brutalité policière, à l’oppression des Noirs et au racisme aux USA – et partout ailleurs à longue échéance – vous ne pouvez pas espérer mettre tout le monde d’accord.

“Tout le monde ou presque connaît maintenant l’existence de Black Lives Matter, … mais cela ne signifie pas que le racisme systémique a été éliminé”, déclare-t-elle avant son intervention au Festival des Idées Dangereuses à Sydney ce samedi. “Il existe des dizaines de lois qui interdisent la discrimination, mais la discrimination existe toujours.

“Nous avons dit dès le début que la racine de notre mouvement est… la piètre qualité de vie des Noirs dans ce pays. Nos conditions de vie sont à peu près les mêmes que celle des Noirs dans le monde entier, nous savons donc que nous ne sommes pas un cas unique – que c’est délibéré et systématique.”

Parmi les facteurs qui ajoutent à sa frustration devant la lenteur pénible du changement aux USA il y a le manque d’enthousiasme que suscite chez elle la campagne qui oppose Trump à Clinton, et l’exaspération que provoque chez elle la présidence de Barack Obama  : “J’attendais beaucoup plus de sa part comme beaucoup de Noirs dans ce pays et probablement de gens opprimés dans le monde entier .”

En juillet 2013, alors qu’Obama venait d’entamer la première année de son second mandat ,George Zimmerman a été acquitté du meurtre de Trayvon Martin. C’est alors que Garza – avec Patrisse Cullors and Opal Tometi, deux autres militantes noires de Californie – a posté pour la première fois l’expression “Black Lives Matter” sur Facebook.

Le moment décisif dans sa transformation, d’un symbole sur les réseaux sociaux en une force du XXIème siècle pour les droits civiques, a été le meurtre de Michael Brown, un jeune homme de 17 ans, par un policier blanc, à Ferguson dans le Missouri, en août 2014. De hashtag, Black Lives Matter en est venu à définir le mouvement de protestation qui a été déclenché par la décision d’un grand jury, le 24 novembre, de ne pas inculper Darren Wilson, le policier qui l’a abattu.

Au cours des trois semaines suivantes, le hashtag #BlackLivesMatter a paru près de 2 millions de fois sur Twitter, alors que des mouvements de protestation, parfois violents, éclataient à Ferguson et dans d’autres villes des USA. Entre l’acquittement de Zimmerman et mars 2016, il a été utilisé près de 12 millions de fois sur  Twitter, devenant le 3ème hashtag le plus utilisé à propos de “questions de société” au cours des 10 ans d’existence de   la plateforme.

Puis,  au mois de juillet de cette année, après les meurtres d’Alton Sterling en Louisiane et de Philando Castile dans le Minnesota, suivis de ceux de policiers à Dallas et à Baton Rouge, l’emploi du hashtag a atteint des niveaux records. Le 8 juillet, #BlackLivesMatter a été publié plus de 1,1 millions de fois sur Twitter .

Cinq ans après la “ révolution Facebook” du printemps arabe, à un moment où Internet a tout autant de chances d’être accusé de distraire du militantisme et considéré comme un outil pour cela, Black Lives Matter est considéré comme un succès indiscutable – une conversation en ligne qui s’est traduite par une action sur le terrain. Avec un réseau de 37 branches enregistrées sur le territoire des USA, unE au Canada et  une présence croissante au Royaume-Uni, le mouvement organise des manifestations, des interventions dans les communautés, et un militantisme équivalent à ce qui existait avant les téléphones intelligents.

Rien qu’en août, Black Lives Matter et les groupes affiliés ont occupé des locaux de détention de la police à Chicago où, selon eux, les détenus étaient sévèrement maltraités ; protesté contre ce qu’ils considèrent comme de la violence policière motivée par le racisme à New York, Los Angeles et en Ontario, entre autres ; et  publié un manifeste exposant comment on pourrait mettre fin à “la guerre contre les Noirs”.

“Si les gens se contentaient de retweeter des messages, de partager et de « liker », le mouvement n’existerait pas”, souligne Garza.

Elle s’inquiète parfois de ce qu’on porte trop d’attention à ce qui est dit de Black Lives Matter sur internet, au détriment du militantisme de terrain.

Les militants de Black Lives Matter  ont recueilli plus de 8 000 signatures sur des pétitions demandant au maire de Los Angeles Eric Garcetti de licencier le chef de la police, Charlie Beck.

À l’heure actuelle sa branche de Los Angeles organise l’occupation de l’Hôtel de Ville pour réclamer le licenciement du chef de la police pour sa gestion d’un service qui, selon Garza, “continue à tuer des Noirs sans crainte de sanctions”. Des centaines de manifestants s’y trouvent depuis le 12 juillet ; le 31 août, au bout de 50 nuits d’occupation, le groupe  se retrouvait pratiquement sans eau ni glace.

“Nous passons plus de temps à parler de ce qui se dit sur Twitter que de parler de la façon dont nous devrions organiser les gens dans les villes où nous habitons”, dit Garza. “C’est un vrai problème pour nous.”

Mais Garza explique que BLM est né d’une “longue tradition de combat pour la liberté” qui se manifeste à présent en ligne. “Faire passer les gens du stade du « like » et du « share » sur les réseaux sociaux à celui de l’organisation est un processus long et difficile”, dit-elle. “La technologie a vraiment changé la façon qu’ont les gens de participer, et ce à quoi ils décident de participer.”

Ne serait-ce que pour l’audience potentielle, aucune organisation ne pourrait se passer des réseaux sociaux, particulièrement de Facebook. Selon une enquête de Pew Research, c’est sur ce site que les deux tiers de ses utilisateurs US s’informent, ce qui laisse envisager l’impact culturel qu’on peut y avoir. Garza est trop consciente de ce que Facebook et Twitter sont des entreprises cotées en bourse qui permettent le harcèlement et la surveillance des militants et des événements qu’ils organisent, et qui conservent en dernier recours le contrôle des publications qu’on leur confie.

Une vidéo du meurtre de Castile dans sa voiture par un policier dans la banlieue de St Paul, Minnesota, publiée en direct sur Facebook le 6 juillet a été supprimée temporairement après sa diffusion, de même que le profil de la fiancée de Castile qui l’avait publiée. Un porte-parole a déclaré que c’était dû à un “pépin technique” et a présenté des excuses, mais beaucoup de gens considèrent cette explication avec scepticisme. Par la suite, Facebook a nié l’implication de la police dans la disparition de la vidéo.

À la même époque, Mark Zuckerberg a écrit dans une mise à jour que la vidéo “crue et bouleversante” de la mort de Castile nous rappelait “pourquoi il est si important de se rassembler pour bâtir un monde plus ouvert et connecté – et le chemin qui nous reste encore à parcourir”. Le lendemain, une banderole géante où était écrit “Black Lives Matter” a été déployée au siège social de Facebook à Menlo Park. À peine cinq mois plus tôt, Zuckerberg avait réprimandé des employés qui avaient à plusieurs reprises dégradé des pancartes disant “Black Lives Matter” en transformant le message en “All Lives Matter”.

“Pour que ce soit réellement démocratique , il faudrait qu’il existe une forme de propriété réellement collective, et cela n’existe pas”, dit Garza. “Facebook est une compagnie privée, et pourtant nous attendons que cette plateforme joue un rôle qu’elle ne s’est jamais engagée à jouer.”

Une question essentielle qui se pose au mouvement est de savoir ce que cela impliquerait de créer ses propres plateformes : “Des plateformes qui nous appartiennent, qui ne soient pas censurées, qui ne fassent pas le tri entre ce qu’elles décident d’autoriser et ce qu’elles décident de rejeter.”

Une autre enquête de Pew parue le 15 août, qui s’intéressait particulièrement à BLM, a révélé que les utilisateurs blancs des réseaux sociaux étaient sensiblement moins susceptibles d’y trouver du contenu en rapport avec les relations interraciales – ou d’en y publier eux-mêmes – que les utilisateurs noirs.

Cette donnée n’a pas surpris Garza, mais elle dit qu’elle est moins révélatrice du fonctionnement de chambre d’écho – une des critiques les plus fréquemment adressées au militantisme sur internet – que de celui du “racisme systémique”.

“Si vous regardez internet, il y a peu de réseaux sociaux blancs qui soient fréquentés massivement par des Noirs – c’est rarissime. Il me paraît naturel que la ségrégation qui existe à l’extérieur se retrouve également en ligne, c’est la simple traduction des rapports qui existent dans la vie réelle. ”

Elle ajoute : “Si votre critère pour juger du succès du mouvement est le degré d’approbation qu’il recueille dans la population blanche, alors je crois que vous êtes à côté de la plaque.”

Un des 13 principes directeurs du mouvement est : “Quand nous affirmons que la vie des Noirs compte, nous n’avons pas à nous justifier.”

“Toutes les vies comptent (All lives matter) ” est une réplique couramment reprise en défense de personnes ou d’institutions critiquées par le mouvement BLM, souvent la police. Il a également été utilisés par des opposants à l’avortement et des militants des droits des animaux – renforçant les critiques qui veulent que son emploi tend à minimiser ce que vivent réellement les minorités, particulièrement la violence policière et la discrimination. Au vu de l’activité sans précédent enregistrée sur le net citant #BlackLivesMatter sur une période de 13 jours en juillet, l’enquête de Pew a relevé un changement “dramatique” dans le tone des conversations en ligne et un pic en faveur de #AllLivesMatter – et de #BlueLivesMatter, qui réaffirment l’importance de la vie des policiers.

La mention de ce genre de plagiats, qui colle aux basques du mouvement BLM depuis son origine, provoque chez Garza un mouvement d’agacement– accompagné toutefois du gloussement incrédule qui lui est caractéristique. Son degré de tolérance dépend de son humeur, dit-elle.

 Garza, au centre, avec les co-fondatrices du mouvement Black Lives Matter Opal Tometi et Patrisse Cullors. Photo: Slaven Vlasic/Getty Images

“Dans les grandes lignes, je commence à me dire  que si quelqu’un ne veut pas comprendre, si quelqu’un ne voit pas la contradiction qu’il y a dans les mots « toutes les vies comptent »… c’est qu’ils font exprès de ne rien comprendre, ce sont des trouduc assumés.”

Quand la vie des Noirs est constamment menacée, ce que sous-entend le slogan “All Lives Matter” est : “Je ne pense pas que les Noirs et les Blancs devraient être égaux… je n’approuve pas ce que vous faites.

“Et c’est vraiment de cela que je préfèrerais parler, plutôt que de couper les cheveux en quatre pour décider s’il s’agit de toutes les vies, ou des vies de Noirs, ou seulement des vies des Noirs… Je commence à avoir envie d’économiser ma salive pour des discussions plus importantes, du genre, bon, comment faire pour être enfin libres ?

Il faudra que beaucoup de choses changent, tant sur le plan législatif que sur le plan culturel, et des décennies pour que ces changements s’enracinent. “Avons-nous le sentiment de progresser? Oui et non. On fait deux pas en avant , un pas en arrière. C’est pourquoi il nous faut une vision à long terme. Il a fallu 40 ans à ce pays pour aboutir à un premier arsenal législatif en matière de droits civiques. Quarante ans.”

“Nous ne nous en tirons pas trop mal au bout de seulement trois ans et demie d’existence,” dit-elle en riant.

Mais créer une communauté de militants pour le long terme n’est pas simple à une époque où, comme l’admet Garza, peu de gens sont près à s’engager à longue échéance. Ce qui la préoccupe, c’est de savoir qu’il y a peut-être des sympathisants de BLM qui restaient sur la touche par ce qu’ils croient que le militantisme se résume uniquement à des mouvements de protestation.

“C’est vraiment en cela que consiste notre travail – nous assurer que le mouvement est présent partout… dans les hôpitaux et les centres de soins, dans les écoles, sur nos lieux de travail, dans nos églises. C’est ce qui nous permettra de faire passer le rythme des changements à la vitesse supérieure.

“C’est ce qui fait la beauté et la difficulté d’un mouvement comme celui-ci, d’une certaine façon : il y a tant à faire, et on a toujours l’impression qu’on n’aura même pas le temps de commencer.”

Peut-être à cause de la responsabilité qu’elle se dit prête à endosser, Garza, maintenant âgée de 35 ans, parle de façon cinglante de ceux qui ont moins contribué à l’effort commun qu’ils n’auraient pu. “Vous savez, je dirais ça comme ça”, dit-elle quand on lui demande ce qu’elle pense des huit ans de présidence d’Obama. “J’ai appris beaucoup plus de choses sur la politique que je ne croyais possible.”

La principale leçon à tirer? “Combien de travail sera nécessaire pour faire de cette démocratie une véritable démocratie. ”

Garza reconnaît l’énorme poids que constitue pour Obama le fait d’être le premier président noir et d’avoir contre lui un Congrès hostile. Elle lui reconnaît aussi ses succès – elle cite en particulier le nombre record de remises de peine qu’il a accordé à des toxicomanes non violents.

Mais Garza dit qu’Obama semblait craindre de donner aux gens l’impression qu’ “il ne s’intéresse qu’aux Noirs”, et que, pour cette raison, il se tait sur les crises qui frappent ces communautés.

Même dans son second mandat, – dit-elle, même après que la police a abattu de façon répétée des Noirs désarmés – il semble qu’il veuille mettre tout le monde d’accord pour arriver à une sorte de compromis.

“Le risque de cette approche, quand il est question de violences policières ou de racisme systémique est de ne jamais parvenir à un compromis. On ne peut pas négocier la vie de quelqu’un – c’est tout bonnement impossible”, dit-elle en riant.

“Qu’est-ce qu’il y a à négocier? ‘Tu me tires dans les jambes au lieu de me tirer dans la tête, c’est mieux’? Non!”

Ce qu’il faut, c’est une direction ferme – et de l’action, dit-elle. “Il faut que quelqu’un dise  : ‘Vous savez quoi? Il faut que ça s’arrête. On ne peut pas continuer à laisser la police tuer des gens impunément  sans risquer la moindre sanction, et donc ce que je vais faire c’est x, y, z, d, e, f, g.’”

Elle énumère une liste de mesure pratiques qui aideraient BLM à réaliser ses objectifs, comme de couper les fonds aux services de police ayant des antécédents de brutalité, introduire des normes nationales dans la formation des policiers, et rendre obligatoire leur évaluation psychiatrique.

Sur le plan international, elle renvoie aux sanctions économiques imposées à l’Afrique du Sud ségrégationniste et au régime communiste de Cuba [??? Drôle de rapprochement, NdE] comme formes de la façon dont les États-nations peuvent montrer l’exemple.

De son précédent voyage en Australie où elle a eu l’occasion de parler avec des militants de là-bas, elle a retiré l’impression que la surreprésentation des Aborigènes dans les prisons et la misère provoquent des réactions variées : l’une étant le “déni presque total”, et une autre, “comme les slogans des campagnes: ‘Tous ensemble’”.

“À moins de changer les lois et d’améliorer les conditions de vie des gens, toutes ces campagnes de pub ne servent à rien … Il faut autre chose qu’un dialogue pour changer notre manière de faire.”

Mais l’autorité ne fait pas forcément bon ménage avec la popularité. Obama “a l’air d’un type correct”, dit Garza – c’est probablement pour ça qu’il a un taux de popularité aussi élevé, ajoute-t-elle sur un ton légèrement ironique.

“Mais après avoir été réélu, sachant qu’il ne pourra plus se présenter, je me dis, ‘Qu’est-ce que t’as à perdre, mec?’” Elle ajoute en riant: “Pourquoi ne pas finir en beauté?”

Même s’il ne reste que 140 jours avant le 20 janvier, le dernier jour de sa présidence, elle garde l’espoir qu’il a dans ses manches un dernier lâcher de micro  qui aura un véritable écho.

Paradoxalement, Garza attend peu de la confrontation entre Donald Trump and Hillary Clinton, et ne semble pas convaincue de l’importance des enjeux de cette élection.

“Soit vous participez à cette campagne en vous bouchant le nez, ou vous n’y participez pas du tout, ou vous y participez et vous votez pour un troisième parti, le choix est vaste.” Garza dit qu’elle votera. “Il est certain que, quel que soit le candidat élu, son mandat aura un impact sur la vie des gens, mais il ne sera sans doute pas radicalement différent des présidents précédents. C’est une chose dont on peut être certain.

“Je ne me fais aucune d’illusion. Quel que soit mon vote, ce n’est pas lui qui me fera obtenir ce que je veux.”

Black Lives Matter a perturbé à diverses occasions la campagne électorale d’Hillary Clinton

 



Merci à Tlaxcala
Source: https://www.theguardian.com/us-news/2016/sep/02/alicia-garza-on-the-beauty-and-the-burden-of-black-lives-matter
Date de parution de l’article original: 02/09/2016
URL de cette page: http://www.tlaxcala-int.org/article.asp?reference=19086

 

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